Certaines fois, c’est lorsque vous rencontrez un visage que vous n’avez plus revu depuis quinze ans et qui soudain se trouve devant vos yeux que vous prenez conscience, que la propriétaire de ce visage vous avait, durant toutes ces années, terriblement manquée. L’amour, ces dernières années, j’avais décidé de ne plus y croire, de mettre ce sentiment de côté, parce que j’en avais déduit qu’il n’était plus une valeur sûr, pour la personne valide, et encore plus pour la personne handicapée comme moi. Sans aucune amertume, je m’étais fait à l’idée qu’une vie en solitaire pouvait être bien plus belle et enrichissante qu’une vie à deux, où conflits, rapports de force et nombreuses concessions viennent la rythmer, ce qui gâche quelque peu l’aspect idéal de la situation. De nombreux conflits éclataient au sein des couples qui m’entouraient, ce qui ne me donnait aucune envie de les imiter. J’avais aussi l’exemple d’un copain en fauteuil roulant, souffrant d’une paraplégie et qui désespérément voulait vivre la même vie que le valide, essuyait depuis peu les affres d’un deuxième divorce, bien que ce dernier soit plus douloureux que le précédent, il y avait cette fois un enfant à se partager. Même si le copain en question s’était occupé exemplairement de sa progéniture pendant près de deux ans, alors que la mère était occupée à batifoler ailleurs, tout le monde savait que le juge n’accorderait pas la garde de l’enfant à une personne paraplégique, il est déjà difficile d’avoir ce privilège pour un père valide.
Pour ma part, je préférais m’en tenir à une vie de célibataire, avec les inconvénients qu’elle peut amener. J’avais depuis un moment opté pour une vie sans risque au niveau des sentiments, même si elle s’avérait d’une monotonie qui me poussait souvent à la déprime. Puis il y a eu cette soirée, soirée caritative que j’ai organisée avec des amis, et pour laquelle nous avions fait de la publicité dans tous les journaux. Par la parution de ma photo - faisant partie du comité d’organisation - une amie de longue date, que je n’avais plus revu depuis au moins quinze est réapparue dans ma vie. Elle avait fait une trentaine de kilomètres pour me voir, ça faisait longtemps qu’une femme n’en avait pas fait autant pour moi. Lorsque je l’ai vu, je me suis surpris à m’éprendre d’une sensation étrange. Ce n’était ni le coup de foudre, ni une pulsion sexuelle, mais plutôt un sentiment de bien-être, comme si je venais de retrouver une personne de ma famille proche. Submergé par ce bien-être, tout au long de la soirée je ne ressentais qu’une seule envie, celle de discuter avec elle, je crois que tout simplement j’avais envie d’être auprès d’elle, et je pense aussi que si elle était présente, de son côté, ce n’était pas pour rien. Le matin, ce bien-être était toujours présent, mais plus les jours de la semaine avançaient, et plus le malaise s’installait en moi. Le soir de la fête, pris par mes responsabilité, je ne l’avais pas vu repartir, elle ne m’avait laissé qu’une seule adresse électronique pour pouvoir reprendre contact avec elle.
Aujourd’hui, je ne sais plus ce que je veux dans ma vie. Je me suis maintenant construit une vie en solitaire, peut-être monotone, mais protectrice. Je fais des voyages, j’arrive à être indépendant dans mon quotidien, et cela grâce à un appartement qui m’est adapté, mais qui n’est peut-être pas forcément adapté à un valide, et je ne suis pas prêt à faire demi-tour en revivant dans un appartement dont rien m’est adapté. Peut-être que je m’inquiète pour rien, parce que pour elle je ne suis qu’un ami, mais je ne sais pas si je préférerais cette variante. Pour le savoir je n’ai qu’à la contacter, mais je pense que je ne suis pas prêt, et je ne sais pas si un jour je le serai !